Elle est à l’arrêt de bus. Dans cette banlieue où l’on ne se promène pas. Il faut une bonne raison pour s’y rendre. On n’y arrive pas au hasard de jolies flâneries de quartier. Il n’y a pas d’affichage lumineux. Pas de décompte précis de minutes en secondes vers le prochain véhicule salvateur.
Un panneau cartonné affiche des horaires dont on pressent l’approximation. 17h47. Environ.
Elle est au milieu de nulle part. Entre n’importe quand et juste après.
Elle attend. Le bus qui la délivrera de cet endroit.
Celui qui l’emportera loin de ce lieu pourri. Loin de sa souffrance. Cette souffrance qu’elle souhaite plus que tout abandonner sur ce banc. Monter dans le bus, s’éloigner sans jamais se retourner. Respirer. Partir loin, très loin. Ailleurs. Oui mais où ? N’importe où loin de la douleur.
Le bus n’arrive pas.
Elle se lève.
Peut-être que la souffrance collera, restera accrochée à ce foutu banc dans cette saloperie de banlieue. Juste un peu. Pour la soulager.
Elle regarde autour d’elle, cherchant l’horizon. Mais la vue est bouchée. Par des lignes d’immeubles. Un peu plus loin, un château d’eau, pas vraiment issu d’un conte de fées. Tout autour, du béton triste qui nourrit sa souffrance.
Elle se sent aspirée. Alors elle lève les yeux au ciel. Lui aussi est gris, dans cette région sans lumière. Elle aimerait accrocher du regard de la beauté, même un tout petit bout.
Rien qu’une poussière d’harmonie. Rien dans cet horizon immédiat totalement bouché ne répond à son aspiration.
Alors elle ferme les yeux et imagine le ciel bleu, plus loin, au-dessus de la grisaille. Puis l´espace. Puis l’encore plus loin.
Et soudain toute cette immensité la ramène à sa petitesse. Elle est comme écrasée. L’espace infini devient son chagrin. Le chagrin fonce sur elle, s’abat de toutes ses forces sur sa carcasse humaine. Elle sent que même totalement écrabouillée par cette violence elle continuera à exister, boule de douleur informe. Sans échappatoire. Aucune perspective. Quand on est devenu si petit qu’on n’a plus d’autre choix que de rester immobile, la souffrance prend la forme de l’infini. Elle s’imagine totalement figée, totalement perdue pour l’éternité. L’immensité du du désespoir s’apprête à l’engloutir.
C’est le moment que choisit le bus pour arriver.
Quelle force la pousse à y monter alors qu’un millième de seconde auparavant elle était condamnée à perpétuité dans cette banlieue devenue enfer.
Elle laisse un infime bout d’elle-même à cet arrêt de bus. Un infime bout de souffrance aussi. Elle ne se retourne pas de peur de voir le gouffre qui allait l’engloutir.
Elle sait que plus rien ne sera jamais comme avant.
Elle sait que toute sa vie sera marquée par cet instant où elle n’était plus ni vivante ni morte.
Elle y repensera souvent avec une acuité telle qu’il lui faudra à chaque fois prendre d’infinies précautions pour ne pas sombrer. La faille est là, à jamais.
Elle sait aussi qu’elle a échappé à cet enfer. Elle pense à tous ces fervents qui aspirent au paradis et craignent l’enfer après leur mort. Elle, elle sait que l’enfer, il est ici, possible déjà. Elle l’a frôlé, en a senti la puissance et la vacuité tout à la fois.
Déjà le soulagement la gagne. Elle a peur, se sent perdue.
Mais aussi totalement incroyablement vivante.