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Flou

Tu t’accroches. Chaque jour, les souvenirs se délitent, un nom que tu ne connais plus, un objet dont tu ne comprends plus l’usage. Hier, l’extincteur est devenu rouge. Il l’a toujours été. Mais il s’est soudain réduit à cette simple essence, à son rayonnement. Aujourd’hui, c’est le jus qui est devenu de tomates, citron, rose, tu tournes autour de l’orange mais elle n’est plus à sa place.

J’observe cette version inversée de l’enfance où chaque jour est une découverte, devenue négatif de tout ce que la mémoire refuse de livrer. Il y aurait presque une poésie à ce défilé de mots et souvenirs qui tirent leur révérence après un dernier salut au public.

Public qui s’est également clairsemé avec les années. La salle qui jouait à guichets fermés ressemble désormais à un boudoir où tu ne reçois plus que les quelques proches qui ont décidé de prendre avec toi cet étroit sentier, dernière pièce avant que tu sois emportée. Étrange ballet. Qui de ton cerveau ou de ton enveloppe charnelle s’inclinera en premier ?

J’ai la sensation de rejouer Eternal sunshine of the spotless mind. Les souvenirs s’étiolent, nous sommes tentées de fuir ensemble cette vie qui refuse de s’adapter à nous. Je comprends tes fugues. Tu pars retrouver tes idées ou empêcher que l’on te trouve pour t’enlever celles qui restent. Tu as très bien compris que le myope vient à ta rencontre, il tombe sur nous comme la brume sur Londres. J’invite au salon le peu de courage qu’il me reste, beaucoup d’amour et d’humour. Je fais le clown pour te faire rire, mes grimaces t’amusent, tu me vois, tu me regardes, tu t’interroges, je le sens parfois, sur le fait que je sois bien ta fille « Tu ressembles de plus en plus à maman » « maintenant c’est toi ma maman». Je sens la fusion opérer.

Ce nom, maman, est un habit, qui n’appartient à aucune de nous 3. Nous l’avons chacune emprunté de différentes façons, pioché dans le pot commun ; tu me le transmets, il devient trop étroit pour toi. J’attrape la maman que tu as été pour ne pas laisser s’envoler la femme.

Femme, ce nom que l’on oublie, comme si, arrivé à un certain âge, le corps devenait totalement détaché de l’esprit. Quand tu t’écriais « Qu’est-ce que je suis moche ! », je n’avais pas tout de suite compris à quel point t’effrayait ce reflet dans le miroir et ce que tu étais – une femme dans une enveloppe de vieille sorcière, les balafres laissées par la chirurgie du cancer, la vertèbre cassée qui te voûte irrémédiablement, la peau qui dessèche, autant de cicatrices, coups de couteau à ta beauté révolue. On ne devient pas vieille, le corps vieillit et contraint l’esprit à lutter pour ne pas être englouti par l’enveloppe.

Tu restes maman, même si déjà tu as laissé filer tant de souvenirs, tes émotions sont intactes, joies simples, rires d’enfant .

Tu demeures une femme, dans toute sa splendeur.

 

 

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