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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 22:33

On a tous eu envie, sur un coup de tête, un coup de nerfs, de « péter les plombs », laisser déborder cette énergie dévastatrice qui nous laissera vidés, nus, presque sans vie.



Rares sont ceux qui franchissent le cap et passent à l’acte.



Voici, en fiction, les témoignages et autres aveux que vos cerveaux m'ont livrés !

Passage à l'acte number 10

Le pronostic vital pourrait être engagé

Elle appelle au secours : j'ai mal au dos.

On lui demande en tout premier lieu sa carte de sécu, carte de mutuelle, carte d'identité, carte de groupe sanguin. Après seulement on lui demande si elle a mal et veut s'asseoir.

A 83 ans, elle en a vu d'autres mais, là, ça commence quand même à faire beaucoup.

Le médecin lui demande : vous avez mal aux dents ?

Non

A la tête ?

Non

Au...

Docteur, je connais mon anatomie j'ai mal au dos, uniquement au dos !

Ça fait 83 ans qu'elle le vit ce corps, qu'elle le trimballe, le soigne quand il est malade. Là, elle sent bien qu'il déconne, que la mécanique connaît des faiblesses.


Vous prenez des médicaments pour la tension ? Parce que vous avez 21, ça fait beaucoup.

Oui j'en prends tous les matins.

Vous êtes sûre de l'avoir bien pris ces derniers temps ?

Oui, j'en suis certaine, c'est le dos qui va mal, ma tête va très bien, merci.

Elle se dit que, quand même, il manque de tact ce docteur.

Qu'il manque de douceur, ce personnel.

Qu'on est peu de choses quand ca déconne, très dépendants du bon vouloir du corps médical. Le corps médical déconne. Comme son corps à elle.


Ce n'est pas dans ses habitudes de se plaindre ou de réclamer.

Alors elle encaisse, elle se contient.

Elle est constipée d'ailleurs, c'est comme un signe extérieur de la panique intérieure !

"Il me fait chier ce corps ! Ou plutôt non justement il ne me fait pas chier.

Elle fait rire ses enfants avec ses bons mots.

Elle ne sait pas toujours elle-même si elle est drôle volontairement. Mais rire la soulage un peu.

Rire c'est encore la force, le pouvoir de dire non.

A ce docteur. A ces examens.

Ils lui ont raté le scanner. Le produit de contraste est parti dans le bras.

J'ai un bras qui n'a rien, c'est déjà ça !

Elle le prend avec la légèreté de la résignation.

Voyez comme je sais rire de mes souffrances, de mes malheurs.

Elle commence à en avoir marre quand même.

Elle ne serait pas contre un petit rappel par le bon Dieu.

Elle irait bien dire à feu son mari "Coiffe-toi on dirait que t'as des plumes sur la tête".

Elle pensait que la vie l'oublierait, encore quelques années pour s'éteindre doucement, et elle partirait comme elle aurait vécu, dans un sourire.

Sauf que le crabe est venu s'installer. D'abord dans les seins.

"C'est quand même un comble toute ma vie j'ai eu de gros seins, j'en aurais bien enlevé un peu. Maintenant que je m'en fiche, on m'enlève tout. En plus, avant ça ne se voyait pas que j'avais du ventre, c'était caché par les seins. Du coup, je n'ai plus de seins mais j'ai du ventre. Je suis bien avancée ! Enfin, ma vie sentimentale est finie, je ne trouverai pas un beau, jeune et riche avec un corps pareil".

Le crabe peut envahir beaucoup de choses mais il n'a pas réussi à altérer le sens de l'humour.

On peut rire de tout. Surtout quand on va mourir.

L'oncologue lui parle comme un automate.

Vous avez mal ? Vous allez prendre ceci et cela. Vous allez voir tel médecin.

Il énonce quantités, protocole, opération. Mécaniquement.

Elle ne pose pas de questions, dit oui à tout. Elle laisse ses enfants gérer.

Les enfants voient l'oncologue à part. Il ne se départit pas de son sourire figé de pub pour dentifrice.

"Docteur devons-nous lui dire que c'est un nouveau cancer ?"

"Oui il faut lui dire"

Pas un mot d'encouragement. Pas un conseil. C'est simple. Il suffit de ne rien ressentir. Tu plaques un sourire de merde sur ton visage et tu lui annonces que son "pronostic vital pourrait être engagé".

Un conseil, utilise le conditionnel. Ce qui est idiot puisqu'au fond, le pronostic est engagé pour chacun d'entre nous. Peu de risque qu'on te colle un procès si tu as "engagé le prono" et qu'au final, la personne survit.

Son bloc d'ordonnances est posé sur son bureau.

Ses petites notes sur une feuille, qui réduisent leur mère à un diagnostic, irritent les yeux des enfants.

Les enfants se regardent, ils n'ont pas besoin de se parler. C'est de leur mère qu'il s'agit.

Ils se lèvent, l'un d'eux se saisit du bloc pendant que l'autre immobilise le médecin sur sa chaise.


La porte est fermée. Pour des raisons de confidentialité, la pièce est insonorisée.

Dans la salle d'attente, leur mère s'est assise sagement. Elle attend. Elle ne sait pas, elle, qu'un pronostic vital est engagé.

Elle trouve le temps long, sans ses enfants. Mais elle a l'habitude de ne pas déranger depuis si longtemps. Elle préfère attendre. Elle a mal mais elle est rassurée, ses enfants sont avec elle. Ils savent s'occuper d'elle et lui expliquer simplement ce qu'elle n'a pas compris.



Ils finissent par sortir.

Elle se lève : vous en avez mis du temps !

Oui, on voulait être sûrs de s'être bien compris avec le médecin.

Ah. Oui, bon, vous m'expliquerez plus tard, j'en ai marre d'être ici !

On y va, maman, on y va.

Bonne soirée messieurs dames ! J'espère que vous n'attendrez pas trop longtemps ! Lance-t-elle aux patients qui attendent sagement leur tour.

Je ne l'ai vraiment pas trouvé très sympa ce docteur, les enfants, et vous ?

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Published by Thael Boost
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